«Regardez-moi tel que je suis» : Benjamin Védrines, maître de l’alpinisme, partage ses vulnérabilités

« Regardez-moi tel que je suis ». Le mantra n’est pas une pose, c’est le souffle d’un alpiniste qui grimpe aussi ses vulnérabilités. À 33 ans, Benjamin Védrines traverse rafales et silences d’altitude pour apprivoiser le Jannu Est (7 468 m) par la face nord, l’un des derniers sommets vierges de l’Himalaya, en pur style alpin, sans oxygène.

Ici, le virtuose à la foulée légère se raconte sans filtre: derrière les records, un cœur qui doute, un téléphone satellite qui grésille et la joie simple d’avancer quand la fenêtre météo s’entrouvre.

À 33 ans, Benjamin Védrines assume un double visage: celui d’un maître de l’alpinisme qui ouvre des lignes là où rien n’existait, et celui d’un homme qui ose dire ses vulnérabilités. De la face nord du Jannu Est (7 468 m) à l’esprit du massif des Écrins, il raconte la peur, la joie, la patience et l’art du style alpin — sans cordes fixes ni oxygène. Son message, simple et frontal: «Regardez-moi tel que je suis».

Une nuit battue par le vent, une fenêtre météo qui s’ouvre une poignée d’heures, une voix claire au téléphone satellite: au-dessus d’un camp avancé perché aux alentours des 7 000 m, Benjamin Védrines raconte calmement ce qui l’attend. L’objectif est limpide et presque irréel: atteindre le sommet du Jannu Est, par une face nord restée inviolée, avec son compagnon de cordée Nicolas Jean. Le décor est brut, la méthode aussi: style alpin, pas de cordes fixes, pas d’oxygène, une autonomie totale qui oblige à tout assumer, y compris l’éventualité du demi-tour.

Ce pari a trouvé son point d’orgue à la mi-octobre: une trajectoire ténue dans la glace et le granite, inaugurant la première voie vers l’un des derniers sommets vierges de l’Himalaya. Mais au-delà du palmarès, c’est l’aveu d’humanité qui surprend. Dans un récit introspectif, l’alpiniste explique ses failles, ses hésitations, ses moments de silence où le souffle compte autant que la technique.

Dire «je doute» n’est pas un luxe en altitude, c’est une assurance vie. Védrines le formule sans détour: la peur est une boussole, un signal qui calibre le rythme, l’heure du départ, la longueur qu’on ose encore tirer. Cette sincérité n’affaiblit pas la performance, elle l’affine. Elle transforme la montagne en miroir, révélant ce qui tremble et ce qui tient.

Sur cette voie, chaque décision est une négociation avec soi-même: avancer quand la fenêtre météo s’élargit, patienter lorsque les rafales broient la neige, renoncer si la ligne se ferme. Rien n’a de spectaculaire dans ces arbitrages, sinon leur justesse. Loin des «autoroutes» commerciales, on est à des années-lumière des flux bien balisés — autant que les routes maritimes qui orchestrent le commerce mondial s’éloignent de l’intime chorégraphie d’une cordée à deux.

La vulnérabilité, chez Védrines, a le goût d’un retour aux fondamentaux: écouter son corps, faire confiance à la lecture du relief, admettre que l’obsession du sommet peut rendre sourd. À cette altitude, l’ego ne tient pas chaud. Ce qui protège, c’est la précision — un piolet sûr, un ancrage net, une corde tendue entre deux personnes qui acceptent de se «porter» psychologiquement autant que physiquement.

La présence de Nicolas Jean n’est pas un détail. Dans l’ombre des photos, on devine le dialogue qui fait tenir l’ensemble: une blague qui détend, un regard qui dit «stop», un geste qui accélère. La cordée devient une unité de mesure de la confiance. Elle permet à l’athlète de se démasquer: être fort, ici, signifie parfois avouer qu’on est fragile.

Entre deux expés, on aperçoit Benjamin Védrines au pays: un vol en parapente devant la Meije, dans les Écrins, sourire accroché comme un second mousqueton. Cette légèreté n’annule pas la gravité de ses choix; elle la complète. La haute altitude n’est pas un monde séparé: elle converse avec les vallées, leurs routes, leurs journaux, leurs controverses. Quand l’actualité bouscule les voyages, quand un arrêt de gouvernement perturbe les déplacements ou que des cartes des risques touristiques s’actualisent, on se rappelle qu’aucune trajectoire n’est totalement neutre, même celle qui monte tout droit vers le ciel.

Cette conscience du monde irrigue sa pratique. Elle dit aussi pourquoi l’alpinisme exige tant de lucidité: savoir quand partir, et d’où l’on part; accepter que l’incertitude fait partie du jeu, qu’on l’aborde au Népal ou en Terre de Baffin. On se renseigne, on s’adapte — comme on le ferait avant de s’envoler pour Montréal en consultant un avertissement aux voyageurs pour le Canada — et l’on transcrit cette prudence en altitude.

Le récit de Védrines n’est pas une apologie de la témérité, c’est une pédagogie du risque. Il explique la différence entre «se mettre en danger» et «s’exposer raisonnablement» — nuance capitale à 7 000 m. Devenir transparent, c’est décrire les plans B, C, D, la logique des horaires, les marges de sécurité en paroi, ces détails qui ne figurent pas au sommaire des exploits mais qui sauvent des vies.

Et puis il y a l’époque qui change, les horizons qui s’ouvrent ou se referment. Hier encore inimaginables, certaines voies deviennent possibles; d’autres itinéraires géopolitiques s’improvisent, comme ces voyages entre Israéliens et Émiratis qui redessinent les cartes. En montagne comme dans le monde, l’itinéraire n’est jamais figé: il se négocie, s’invente, se corrige.

Ce qu’on retiendra peut-être avant tout, c’est la manière. Cette sobriété du style alpin, cette aversion pour la logistique pléthorique, cette façon d’ouvrir une ligne comme on écrit une phrase courte et nette. Loin du vacarme, Védrines construit une grammaire: peu de mots, beaucoup de sens. La montagne répond. Et l’homme, lui, ne se cache pas derrière la performance: il la signe de son nom propre, avec ses forces et ses fragilités.

Regarder un sommet vierge et tracer une route, c’est une chose. Se laisser regarder «tel qu’on est», c’en est une autre. Dans la neige, on ne triche pas longtemps: le vent efface vite les traces. Reste le geste — précis, sincère — et la parole qui l’accompagne. Qu’on parle d’Himalaya ou d’un simple départ à l’aube, l’honnêteté reste un piolet qui mord bien, mieux que toutes les promesses. Et si l’on a besoin d’un rappel au réel, il suffit de se souvenir que même les déplacements les plus simples demandent des marges: l’actualité le prouve, des perturbations de voyages aux bouleversements de routes mondiales. En altitude comme sur terre, la lucidité est une alliée.

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