Entre l’envie irrésistible de reprendre l’air et la petite voix écolo sur l’épaule, le voyage en avion vit une drôle d’époque. Les aéroports battent des records, tandis que le train fait salle comble : deux succès qui racontent à la fois l’appétit post‑Covid pour l’évasion et le doute persistant sur l’impact environnemental. Le fameux flygskam s’est‑il évaporé ou s’exprime‑t‑il simplement moins, étouffé par des prix parfois imbattables, des questions de temps de trajet et de ponctualité, et des signaux politiques ambigus ? En somme, entre conscience et pratique, la culpabilité voyage‑t‑elle encore en cabine avec nous ?
Entre l’inquiétude climatique et l’appel du large, l’aviation redécolle pendant que le train bat lui aussi des records. Le fameux flygskam — la “honte de prendre l’avion” — s’est-il évaporé, ou s’exprime-t-il autrement ? Des tarmacs bondés aux rails saturés, des jeunes plus sensibles au climat mais plus nombreux en cabine, jusqu’aux politiques publiques qui zigzaguent entre taxe sur le kérosène et soutien au ferroviaire, la culpabilité existe, mais elle se fond dans une réalité faite d’envie de voyager, de contraintes de prix et de temps. Voici le grand écart de nos vacances sous tension.
Le ciel affiche complet, la culpabilité se fait discrète
Souvenez-vous : il y a presque dix ans, l’icône climatique Greta Thunberg popularisait la “honte” de voler. Aujourd’hui, les files d’attente aux contrôles disent autre chose. À Bruxelles, on a frôlé les 100 000 passagers en une seule journée fin juillet ; les trois aéroports de New York ont accueilli environ 13,8 millions de voyageurs en août ; en Chine, près de 147 millions de passagers ont traversé les airs sur les deux mois d’été. Selon l’IATA, la croissance reste au rendez-vous, même “modérée” en septembre, et l’année devrait tutoyer les 5 milliards de voyages, au-dessus de 2019. Le message est clair : la culpabilité ne se crie plus très fort… même si elle n’a pas forcément disparu.
Le philosophe Dominique Bourg l’explique à sa manière : ce sentiment n’a pas été gommé, il est juste moins exprimé publiquement, dans un climat où le climatoscepticisme gagne du terrain. Résultat : on vole, on soupire parfois, mais on ne s’auto-flagelle plus sur les réseaux.
Le rail cartonne aussi : l’alternative qui fait envie
Sur terre, les pancartes “complet” s’affichent aussi. La SNCF a enchaîné un troisième record de fréquentation en 2024, avec environ +6 % de voyageurs. Aux Pays-Bas, la NS indique maintenant le niveau d’affluence prévu dans son appli et récompense ceux qui évite les heures de pointe avec des tarifs plus bas. En Chine, les trains ont embarqué environ 940 millions de personnes cet été, dépassant une barre symbolique.
Benjamin Martinie, fondateur d’Hourrail, résume la situation : plus qu’un “changement massif de mode”, on constate surtout une immense envie de voyager — et le train répond parfaitement à ce désir, surtout pour l’itinérance. Vous rêvez d’un périple Berlin–Stockholm avec une incursion jusqu’en Laponie en une dizaine de jours ? C’est non seulement possible, mais délicieux. Pour donner du sens à l’itinéraire, découvrez comment voyager avec intention peut transformer votre échappée.
La voix de Florian, 40 ans, et le dilemme du pratique
Florian, Marseillais et ancien “habitué des tarmacs”, a quasiment cessé de voler. Il privilégie la voiture et surtout le train. Pourquoi ? Moins d’attente qu’à l’aéroport, davantage de confort, un rythme de voyage plus doux. Mais il concède deux cailloux dans la chaussure : le prix des billets souvent plus élevé que l’avion et l’épine de la ponctualité. Sans oublier la logistique : depuis Marseille, passer par Paris est souvent une étape obligée. Sa position reflète une tension diffuse : on veut faire mieux, mais pas toujours au prix de sa flexibilité ni de son budget.
Pour s’alléger l’esprit, on peut aussi repenser la manière de voyager l’été, avec moins de pression et plus de plaisir. Ce petit guide anti-surcharge mentale vous soufflera des idées : réduire la charge mentale en vacances.
Quand la politique retourne sa veste
Pendant que certains voyageurs culpabilisent, d’autres profitent de signaux publics plutôt favorables aux décollages. La Suède a, par exemple, supprimé à l’été sa taxe aérienne instaurée en 2018, taxe qui avait contribué à faire chuter d’un tiers le trafic intérieur en six ans. Objectif affiché : ménager l’industrie aéronautique nationale en misant sur des biocarburants et des avions plus légers. Sur le Vieux Continent, un débat brûlant persiste : prolonger l’exonération de taxe sur le kérosène pour les compagnies ? Les défenseurs du rail y voient le risque de dix années supplémentaires sans taxe, pendant que le ferroviaire bataille pour financer ses lignes, ses trains de nuit et des tarifs accessibles.
Une évidence demeure : les prix de marché ne reflètent pas encore le coût réel des infrastructures ni les externalités climatiques. D’où ce vertige moral : nous sommes concernés, mais les incitations nous poussent… au décollage.
Les jeunes, plus verts… et plus souvent dans l’allée centrale
Grand paradoxe : selon un sondage Ifop pour la FNAM et l’UAF, les moins de 35 ans sont les plus sensibles aux messages sur l’impact environnemental de l’avion (près d’un sur deux), mais leur part parmi les passagers a bondi, passant d’environ 37 % à 46 % entre 2016 et 2024. Autrement dit, on like les posts sur la planète, et on scanne quand même sa carte d’embarquement. La vraie vie impose ses contraintes : petits budgets, distances longues, congés serrés…
Envie de s’évader sans surchauffer la boussole morale ? Jetez un œil à ces pistes : des vacances d’été écoresponsables, des hôtels réservés aux adultes pour le calme absolu, ou même des breaks qui décomplexent l’arrêt du sport pour ralentir sans culpabiliser.
Alors, culpabilité ou pas ? Plutôt une boussole intérieure
La “honte de l’avion” n’a pas tout à fait disparu ; elle s’est muée en un curseur personnel. On s’autorise un vol pour une grande occasion, on privilégie le train quand c’est jouable, on optimise les correspondances, on se renseigne sur les biocarburants et on évite les escales inutiles. Pour retrouver du sens, planifiez des voyages plus lents et mieux posés : l’itinérance ferroviaire, une sélection d’étapes choisies, et une intention claire. Ce dossier peut vous inspirer : voyager avec intention, c’est remplacer la culpabilité par la cohérence.
Et si le cœur balance entre ciel et rails, demandez-vous : qu’est-ce qui vous rend le voyage plus confortable, plus signifiant, plus sobre ? Peut-être un train de nuit qui file dans l’obscurité, peut-être un unique vol bien optimisé suivi d’un beau périple au sol. L’essentiel : aligner son itinéraire, son budget et ses valeurs, sans perdre le goût de découvrir.
