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EN BREF
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À Marseille, l’interdiction permanente de circulation et de stationnement des cars de tourisme autour du Vieux-Port marque un tournant pour un centre historique plus apaisé. Décidée par arrêté municipal, la mesure vise à réduire pollution et nuisances sonores, tout en réorganisant l’accueil des visiteurs via un pôle de dépose proche du Mucem et le petit train touristique. Entre respiration urbaine, inquiétudes des professionnels, et promesse de nouvelles habitudes de mobilité, la ville cherche un équilibre, alors qu’une concertation est réclamée et qu’un recours devant la justice administrative est évoqué.
Marseille franchit un cap en rendant définitive une mesure jusqu’ici cantonnée à l’été : la restriction des autocars dans le cœur battant du Vieux-Port et ses rues adjacentes. Objectif affiché : un espace piétonnier plus sûr, moins bruyant, moins saturé, pour un secteur qui concentre l’essentiel des flux touristiques. En moyenne, une cinquantaine de cars étaient comptabilisés chaque jour, avec des pics marqués les jours de croisières. La municipalité mise désormais sur un schéma d’accès rationalisé, qui laisse aux véhicules la possibilité d’approcher du Mucem pour effectuer un demi-tour, sans pour autant leur permettre de circuler ou de stationner au plus près du port historique.
Un périmètre élargi et précis
Le tracé concerné englobe plusieurs artères emblématiques du pourtour du port et du quartier du Panier, comme la place de Lenche, l’esplanade et le parvis Saint-Laurent, la Grand-Rue, ainsi que des segments clés du quai du Port (entre la rue Tasso et la rue de la Coutellerie) et de la rue de la Loge. Sont aussi incluses des voies étroites et très fréquentées – rue Caisserie, rue Bonneterie, rue Coutellerie, rue Mery, rue Saint-Laurent – où la cohabitation entre bus et flux piétons posait question. L’avenue de Saint-Jean, sur sa portion comprise entre la rue de la Loge et la rue Caisserie, est également concernée. À la clé : fin du stationnement et de la circulation des cars de tourisme sur ce périmètre, au bénéfice d’une continuité piétonne et patrimoniale renforcée.
Un centre apaisé : environnement, sécurité et patrimoine
La promesse d’un « nouveau souffle » passe d’abord par l’amélioration de la qualité de l’air et une nette diminution du bruit autour du plan d’eau. Avec moins de moteurs à l’arrêt et de manœuvres complexes, la fréquentation piétonne – familles, seniors, groupes – gagne en confort et en sécurité. La perspective urbaine entre la Canebière, la rive nord et le fort Saint-Jean retrouve une fluidité visuelle, propice à la contemplation du paysage portuaire et des monuments. Cette orientation s’inscrit dans une trajectoire plus large de mobilité durable, déjà illustrée par le retour des navettes maritimes saisonnières vers l’Estaque, la Pointe Rouge et les Goudes, et par la valorisation d’équipements culturels comme le Port Center, porte d’entrée vers l’histoire du Grand Port.
Alternatives de mobilité : du Mucem au petit train
Pour éviter de pénaliser l’accès au cœur touristique, la Ville privilégie un scénario combinant dépose-reprise des visiteurs à hauteur du Mucem et l’usage du petit train touristique pour rejoindre le Vieux-Port. Les distances résiduelles à pied (quelques centaines de mètres) restent raisonnables pour une large majorité de visiteurs, sous réserve d’une signalétique claire et de temps d’attente maîtrisés. Les jours de croisières, la capacité du petit train doit être calibrée pour absorber la demande, quitte à renforcer les fréquences et à ouvrir des couloirs de circulation dédiés. La coordination avec les navettes maritimes et les taxis peut compléter ce bouquet d’alternatives.
Échos du terrain : commerçants, guides, habitants
Sur le port et dans les rues alentour, les réactions sont contrastées. Des riverains saluent le recul du trafic et l’espoir d’un centre plus respirable. Certains commerces de souvenirs, proches des flux piétons, se disent peu inquiets, convaincus que la clientèle continuera d’affluer depuis la zone du Mucem. À l’inverse, des boutiques installées le long des itinéraires de détour redoutent un report de circulation vers des axes déjà fragiles comme la rue de la République, avec le risque d’embouteillages en cascade. Les guides touristiques pointent une organisation plus lourde pour les circuits chronométrés, et les transporteurs – via la FNTV – alertent sur la difficulté d’acheminer des groupes présents seulement quelques heures, notamment depuis le Grand Port ou les Terrasses du Port.
Concertation attendue et risque contentieux
Plusieurs acteurs – fédération des transporteurs, associations de commerçants, organismes de guides – demandent une table ronde pour ajuster la mesure : zones de dépose-minute mieux identifiées, créneaux horaires de desserte en faible affluence, signalétique multilingue, application mobile d’orientation piétonne, et espaces de stationnement temporaires hors périmètre. À défaut d’accord rapide, un recours devant le tribunal administratif est évoqué pour contester l’arrêté municipal. La Ville, de son côté, mise sur un suivi régulier des flux et sur des corrections progressives afin de minimiser l’impact sur les professionnels tout en préservant les bénéfices urbains.
Marseille et les « interdictions » : le mot qui fâche mais qui organise
Dans le débat public, le terme interdiction cristallise souvent les tensions. À Marseille, il s’agit d’un outil d’organisation urbaine visant à mieux réguler un secteur patrimonial saturé. Ailleurs, le mot renvoie à des réalités très différentes, comme les interdictions de voyage aux États-Unis, les controverses sur des restrictions de déplacement aux Pays-Bas ou au Minnesota, les débats autour d’interdictions ciblées en Slovénie, ou encore l’héritage de dispositifs controversés touchant des ressortissants afghans. Autant de contextes qui n’ont rien à voir avec une régulation locale de circulation, mais qui montrent combien le terme, polysémique, appelle à la nuance et à la précision.
L’exemple des grands ports et des villes patrimoniales
De nombreuses destinations confrontées à l’hyperfréquentation ont choisi de limiter l’accès des véhicules lourds à leurs centres historiques. Sans interdire le tourisme, ces villes déplacent et organisent les arrivées, favorisent les parcours piétons et les navettes douces, et protègent leurs quais, places et ruelles. L’ambition marseillaise s’inscrit dans cette logique : préserver l’expérience du Vieux-Port tout en rendant la ville plus agréable à vivre pour ses habitants.
Ce qui change pour les visiteurs
Concrètement, les groupes en cars de tourisme seront déposés au plus près du Mucem, puis acheminés vers le Vieux-Port à pied ou via le petit train touristique. Les points de rassemblement et les itinéraires conseillés doivent être clairement indiqués, en lien avec l’office de tourisme et les opérateurs. Les arrêts de taxis et VTC, ainsi que les liaisons par navettes maritimes, complètent l’arsenal pour atteindre rapidement les quartiers d’intérêt. Les personnes à mobilité réduite bénéficient d’un accompagnement renforcé et de cheminements prioritaires.
Les prochains mois comme test grandeur nature
La période à venir fera office de laboratoire : mesure des temps de parcours, observation des files d’attente les jours de croisières, suivi des niveaux de bruit et de pollution, comptage des entrées en boutique et fréquentation des lieux culturels. Ces indicateurs permettront d’ajuster fréquences du petit train, zones de dépose, jalonnement, et dispositifs d’information. Si la courbe des nuisances baisse sans briser l’attractivité du centre, Marseille aura trouvé la bonne formule pour conjuguer patrimoine, hospitalité et qualité de vie.