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EN BREF
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À l’occasion de la ressortie d’Apocalypse Now en 4K Ultra HD le 19 novembre, cap sur le « vrai » décor du film… qui n’était pas le Vietnam, mais les Philippines. Sur l’île de Luçon, Francis Ford Coppola a trouvé jungles, rizières et rivières capables d’incarner la folie de la guerre. De la rivière de Pagsanjan Falls — qui mena cinématographiquement au repaire de Kurtz — aux vagues de Baler et son Charlie’s Point où « Charlie ne surfe pas », on remonte un mythe de cinéma là où il a réellement pris forme, entre rapides touristiques, houle du Pacifique et souvenirs de rotors prêtés entre deux combats.
Et si le Vietnam d’Apocalypse Now n’avait jamais existé… au Vietnam ? Alors que le film ressort en 4K Ultra HD le 19 novembre, cap sur les Philippines, où Francis Ford Coppola a recréé la jungle, la rivière maudite et la plage du fameux « Charlie don’t surf ». De Pagsanjan Falls à Baler, en passant par l’île de Luçon, voici un voyage où les lieux sont bien réels, les décors disparus, et la magie du cinéma toujours là, tapie derrière chaque rocher de rivière et chaque rouleau du Pacifique.
À la découverte des lieux emblématiques d’Apocalypse Now aux Philippines : un Vietnam cinématographique
On l’oublie souvent : le Vietnam du film n’a jamais dépassé l’archipel philippin. En mars 1976, Coppola débarque sur l’île de Luçon persuadé de plier l’affaire en quelques semaines. Résultat : une légende de tournage longue de 238 jours, un typhon qui ravage les plateaux, une alerte cardiaque pour Martin Sheen et un dépassement de budget d’environ 17 millions de dollars. À la manœuvre, l’omniprésent Ferdinand Marcos, dont l’armée prête des hélicoptères entre deux opérations contre les rebelles. Cinquante ans plus tard, ces paysages existent toujours. Ils n’ont pas gardé les décors, mais conservent l’atmosphère brute qui a nourri le mythe.
Pagsanjan Falls : la rivière qui mène à Kurtz
La rivière de Pagsanjan, dans la province de Laguna, a tenu le rôle de la voie fluviale vers le repaire du colonel Kurtz. C’est sur ce cours d’eau que la remontée vers la folie a été filmée, avec ses gorges serrées et ses berges qui se referment comme une mâchoire de jungle. Le mythique Do Long Bridge, ce pont en plein chaos où plus personne ne commande, avait été entièrement construit ici.
Aujourd’hui, Pagsanjan est devenue une star du tourisme d’aventure. On grimpe dans des bancas manœuvrées par deux rameurs qui remontent la rivière jusqu’aux chutes. Le défilé s’intensifie, les parois se dressent à plus de 30 mètres, et la végétation avale le ciel. Au bout du couloir d’eau, les Pagsanjan Falls dévalent une falaise ; un radeau de bambou permet de passer derrière le rideau d’eau vers la mystérieuse Devil’s Cave. Ambiance : Coppola filmait l’horreur, les visiteurs font du « shooting the rapids » dans des éclats de rire. Les décors ont disparu, mais la rivière, les falaises et la sensation d’être englouti par la jungle résistent.
Accès facile depuis Manille par la South Luzon Expressway (environ 2 à 3 heures). La plupart des voyageurs optent pour des tours organisés, transport et rameurs inclus ; en indépendant, on combine bus jusqu’à Santa Cruz puis jeepney jusqu’à Pagsanjan. Conseils de pro : la période la plus spectaculaire va d’août à septembre, quand la rivière gonflée par les pluies se fait plus fougueuse, et ne soyez pas surpris par les sollicitations de pourboires, très courantes.
Baler : là où Charlie ne surfe pas… mais tout le monde s’y est mis
Direction la baie de Baler, province d’Aurora. Au nord de Sabang Beach, Charlie’s Point est la scène vivante d’une réplique culte — « Charlie don’t surf » — et du ballet pyrotechnique d’hélicoptères au-dessus des rouleaux. Ironie du destin : en quittant les lieux, l’équipe a laissé des planches de surf aux habitants. De quoi déclencher une passion nationale. En 2023, Baler est officiellement sacré « berceau du surf philippin ».
Charlie’s Point existe toujours, parfait pour des vagues sur fond de sable et gravier. Les mordus se tournent vers Cemento Reef (ou Cobra Reef), un reef break musclé réservé aux surfeurs aguerris, où se tiennent des compétitions. Les débutants, eux, se régalent à Sabang Beach, avec locations, cours et ambiance bon enfant. La ville a gardé sa nonchalance : on y trouve même un musée retraçant son histoire, avec quelques photos du tournage.
Pour la logistique, comptez 5 à 6 heures de bus depuis Manille via Genesis ou JoyBus au départ de Cubao. La route traverse la Sierra Madre — parfois chaotique, souvent splendide. Saison idéale pour surfer : d’octobre à février, sous l’impulsion régulière du Pacifique. Prévoyez au moins deux jours sur place pour apprivoiser les vagues.
Luçon, un Vietnam de substitution plus vrai que nature
Coppola a choisi Luçon pour ses paysages jumeaux de ceux du Vietnam, mais aussi par pragmatisme : en pleine guerre froide, tourner sur place relevait de la mission impossible. Les Philippines offraient jungles tropicales, rizières en terrasse et, surtout, les moyens logistiques de Ferdinand Marcos. Ses hélicoptères militaires faisaient des apparitions spectaculaires… avant d’être rappelés inopinément au front, plongeant l’équipe dans un joyeux chaos.
Au-delà de Pagsanjan et Baler, d’autres coins de Luçon ont servi de décor : Iba dans la province de Zambales pour les scènes d’évacuation avec les playmates, des séquences tournées dans la région de Manille, et un final marqué par un véritable rituel Ifugao impliquant un buffle d’eau. Un typhon a balayé une grande partie des plateaux durant le tournage ; ce qui a été reconstruit ensuite n’avait plus rien à voir avec le film. Aujourd’hui, il ne reste que l’écrin naturel : les rizières du nord, la jungle compacte, les volcans, dont le Pinatubo près de Manille.
Y aller aujourd’hui : mode d’emploi pour cinéphiles voyageurs
Manille est votre base. Pagsanjan se situe à 2–3 heures au sud via la South Luzon Expressway, Baler à 5–6 heures au nord-est par la Sierra Madre. Combiner les deux est possible sur un même voyage, à condition de laisser de la marge dans l’itinéraire.
Pour Pagsanjan, les tours organisés sont pratiques et efficaces (transport, guide, bateau). En version économique, bus jusqu’à Santa Cruz puis jeepney pour la dernière section — plus long, mais pittoresque. Pour Baler, réservez vos billets Genesis ou JoyBus à l’avance, surtout les cars plus confortables. Côté hébergement, l’éventail va du resort posé sur le sable aux auberges pour backpackers le long de Sabang Beach.
Que reste-t-il du tournage ? Des paysages, des vagues et une idée du cinéma
À Pagsanjan, n’espérez pas tomber sur le Do Long Bridge : il a disparu avec les décors. Ce qui vaut le détour, c’est l’écrin minéral et végétal — la gorge, la rivière, les chutes — et ce sentiment d’embarquer pour un voyage à contre-courant. À Baler, Charlie’s Point est une plage simple où l’imagination fait le gros du travail ; le musée local présente quelques images du tournage, sans emphase.
Les Philippines ne sont pas un parc à thème d’Apocalypse Now. Ce sont les lieux qui ont inspiré le film, pas des reliques figées. Cinquante ans plus tard, la vie a repris ses droits. Ce qui subsiste, c’est la géographie pure — jungles, rivières, plages, montagnes — qui a convaincu Coppola qu’il pouvait refaire le Vietnam… sans jamais y mettre les pieds. Et c’est peut-être là que la magie opère encore.