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EN BREF
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Arrivé à La Rochelle avec sa mini-roulotte et son vélo-canoë, Félix savoure une halte improvisée après sept années de route commencées depuis Besançon. Installé sur l’herbe, près de la médiathèque, il se réveille face aux deux tours du Vieux-Port, vit de peu, affine son besoin d’autonomie et laisse les rencontres guider son cap. Dans son univers réduit à l’essentiel — un lit, une guitare, un carnet et un poêle à bois —, un détail fait sourire les passants : la présence de sa poule, Chépaencore. Un parcours singulier qui a inspiré un documentaire présenté au Fifav et qui, aujourd’hui, s’écrit au gré de la lumière de l’Atlantique.
Au petit matin, un jeudi de novembre, la baie s’ouvre dans le cadre d’une lucarne : de son lit, Félix observe les tours de La Rochelle comme d’autres regardent un tableau. Sa roulotte minimaliste est posée à même la pelouse, à deux pas des livres et du calme de la médiathèque. Il ne sait pas combien de temps il restera — jamais il ne fixe de calendrier. Il avance comme on respire : une étape après l’autre, sans hâte ni contrainte. « Je vis en chemin », résume-t-il volontiers, transformant chaque halte en belvédère provisoire, sans bail ni adresse.
Il y a sept ans, le jeune homme a quitté Besançon et les promesses rangées d’une carrière d’ingénieur pour retrouver ce qu’enfant il préférait déjà : les échappées longues, celles qui ne s’éteignent pas au bout d’un week-end. L’idée n’était pas de posséder davantage, mais de comprendre ses vrais besoins en partant de presque rien. De vallées en canaux, de chemins blancs en digues, il a parcouru la France et poussé jusqu’en Suisse, apprenant que la vraie conversion se fait dans le rythme et dans la patience.
Un vélo-canoë pour tracter un abri, un abri pour s’abriter des pluies
Son étrange équipage fait se retourner les curieux : un vélo-canoë parfaitement étanche qui file sur la route et, au besoin, s’enfonce dans l’eau, puis une roulotte légère, isolée et résistante. Félix les a façonnés au fil de ses étapes, bricolant, modifiant, réparant grâce aux conseils et aux coups de main des gens croisés. Rien n’est figé, tout évolue : un panneau renforcé, une fixation allégée, une étagère ajoutée. Sa devise technique tient en deux mots : simple et solide. Son ambition, elle, tient en un seul : temps.
Sur la route, Félix se contente de l’essentiel. Il ne demande pas ; souvent, on propose. Un sac d’agrumes, un déjeuner, une douche, une pièce à usiner. À mesure qu’il avance, il précise ce qui lui est nécessaire et laisse le superflu tomber de lui-même. Sa seule technologie tient dans un petit téléphone basique, juste assez pour joindre la famille et envoyer un signe à ceux qui l’attendent aux fêtes. Le reste—le feu, l’air, l’eau—se règle dehors, à hauteur d’homme et de météo.
Intérieur réduit, horizons larges
Dans la roulotte, le lit occupe la longueur, comme un banc de veille. Une guitare — cadeau de route — veille dans un coin, témoin de veillées improvisées. Des feuilles blanches accueillent pensées et croquis, étonnant clin d’œil à celui qui, à l’école, n’aimait guère écrire. À l’entrée, un minuscule poêle à bois ronronne ; une casserole fume. Le bois, il en trouve partout, et cette chaleur lente suffit à rappeler l’ambition première : être autonome, ne dépendre de presque rien, s’arrimer à la frugalité plutôt qu’à la consommation.
Chépaencore, la compagne à plumes
Près de la roulotte, derrière un petit enclos démontable, Chépaencore picore l’herbe. L’histoire a commencé par une autre poule, offerte un jour, que Félix a fini par baptiser avec humour avant qu’un renard ne change le cours de l’épopée. Restée, la descendance a reçu un nom qui fait rire les enfants et intrigue les adultes. À La Rochelle, c’est souvent par elle que la conversation s’ouvre : une curiosité tendre qui dit beaucoup de la douceur de ce voyage.
De la bricole au grand écran
La trajectoire de Félix a séduit le réalisateur Matthieu Fournier, visage de l’émission « Passe-moi les jumelles » sur la Radio Télévision suisse. Leur rencontre a donné naissance à un film, « Felix et Chepa » (2022), présenté au Festival international du film et du livre d’aventure de La Rochelle (Fifav). Ce jour-là, la ville résonnait d’autres récits d’embruns et de falaises ; lui n’en savait rien, mais le calendrier avait fait coïncider son passage et la fête du voyage, comme si la route se plaisait à fabriquer ses propres clins d’œil. À l’Espace Encan, on parlait de cordes, de voiles et de bivouacs ; dehors, sa petite maison tirée à la seule force des mollets racontait une version artisanale de la même histoire.
La générosité des rencontres, la lenteur comme cap
La richesse principale de Félix ne se mesure pas en kilomètres ni en objets, mais en rencontres. Ici, un mécanicien ajuste un roulement ; là, une famille propose une table, un toit, des fruits. À chaque geste se greffe un mot, à chaque pause s’attache une anecdote. Et la lenteur choisie devient un luxe discret, celui d’écouter les villes, de laisser les marées et les horaires compter pour ce qu’ils sont : des appuis, non des injonctions. Le voyage prend ainsi l’épaisseur d’un quotidien, et l’ordinaire — faire du feu, réparer une charnière, partager un café — devient le cœur du récit.
Envies d’ailleurs, pistes pour prolonger le voyage
Les histoires de route s’appellent, se répondent. À qui voudrait nourrir ce goût de grand air, on murmure des détours : la lumière des Vosges en aventure d’Alsace en camping-car, l’élan urbain et tellurique d’une aventure terrestre hongkongaise, les crêtes et vallons d’une escapade dans les Hautes-Alpes, l’hiver tiède et volcanique d’une aventure à Tenerife, ou la pierre souterraine et les immensités d’une ville texane aux grottes d’aventure. D’une rive à l’autre, la curiosité trace un même fil.
Un port d’attache qui n’en est pas un
À La Rochelle, l’escale n’est ni un arrêt ni une fin. C’est une respiration. Le soir, la lumière coule sur les pierres, les goélands cisaillent le ciel, et la roulotte se fond dans le paysage comme un cabanon de fortune. Demain, peut-être, Félix remontera vers un marais, glissera le long d’une voie verte, ou mettra son vélo-canoë à l’eau pour franchir un bras. Il ne décide pas vraiment. Les embranchements se présentent, et il choisit selon l’envie, l’opportunité, l’accueil.
Le charme discret d’un quotidien sans projet
Ce qui se joue ici n’a pas l’éclat tapageur d’une performance. C’est une aventure domestique, précise et légère, tressée de menues attentions : tendre une corde avant la pluie, caler une roue, ramasser du petit bois, remercier pour une assiette chaude. Le port devient horizon, la médiathèque un havre, la pelouse un jardin. En se donnant le droit d’ignorer la destination, Félix cultive l’art d’habiter le passage. Et dans la rumeur du Vieux-Port, sa roulotte raconte que voyager, parfois, c’est simplement apprendre à rester juste assez longtemps pour regarder vraiment.